Voisard, Alexandre

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Voisard, Alexandre (né 1930)

Artikel

Alexandre Voisard: «Il faut d’abord devenir un homme, avant d’être un poète»

Rencontre:

Jacques Houriet

Il tourne devant sa maison de Courtelevant, en France voisine, une main dans les cheveux, souriant et un peu penaud: – «J’ai soigneusement mis de côté l’objet que je tenais à vous présenter, et je ne sais plus où.» Il nous plante là et retourne dans sa jolie maison rose. Une ancienne ferme, héritée par son épouse Thérèse, patiemment restaurée, pierre par pierre, qui masque un superbe jardin de fruitiers et de fleurs sur le déclin floral.

Renonçant provisoirement à poursuivre sa vaine quête de l’objet évaporé, il propose de nous installer sous une sympathique pergola, aménagée récemment, et se plie aux volontés de ma photographe en lui affirmant que les meilleures photos de lui ont été prises par des femmes. Un charmeur.

Un drapeau dans le dos

Charmeur, c’est une des épithètes qui vient à l’esprit à la lecture de ses nombreuses œuvres, de prose ou de poésie. Le charme des mots, l’harmonie de leurs sons, la musique de l’histoire.

– «Je travaille beaucoup sur le rythme des mots. Derrière le sens, il y a la mélodie, l’euphonie. C’est essentiel, autant pour la prose que pour la poésie.»

Son élégance verbale, ses vaillantes allégories et l’amour déclaré pour son pays en firent, pendant un temps au moins, le chantre du combat jurassien, l’icône d’une culture en rébellion sous la patte bernoise. A son corps défendant: – «J’étais engagé en qualité de citoyen, d’abord. Ensuite est venu se greffer le souffle poétique: 'Le poète doit être le citoyen le plus utile de sa tribu', disait Mallarmé. Je subissais des pressions, mais je n’avais pas envie de devenir le poète officiel que l’on aurait voulu faire de moi. Pour moi tout ça n’était qu’un épisode, j’avais besoin d’aller audelà. C’est à partir de là que j’ai écrit de la prose, que j’ai cassé les formes poétiques. J’ai eu besoin de cette rupture, qui a été remarquée par certains, regrettée par d’autres. C’est paradoxal que la tentation institutionnelle m’ait forcé à sortir de mes gonds. Beaucoup de Jurassiens n’ont pas compris cet écart littéraire, mais j’avais besoin de dire, d’écrire des choses plus intimes. La Question jurassienne fait partie de mon histoire, mais à une époque on m’a collé un drapeau dans le dos. Je l’assume, mais je ne veux pas être que ça.»

Façonné par les événements

Sa poésie mélodieuse et profonde, sa prose radieuse et étincelante, ses mots qui ruissellent, fluides et distingués, l’ont élevé dans l’écriture. Pourquoi, avec l’élégance verbale qui est la sienne, n’at-il pas tenté, comme d’autres, souvent plus triviaux, l’édition parisienne? – «Ça ne m’a jamais tenté, peut-être parce que ce monde parisien me débecte un peu. Ce qui m’importe c’est d’écrire, je n’ai jamais eu à chercher des éditeurs, je les ai trouvés sur ma route, et j’ai publié parce que des gens se sont intéressés à ce que je faisais. J’ai été façonné par les événements, plus que je ne les ai provoqués.» Il m’apporte un cendrier. Lui a stoppé, d’un jour à l’autre, lorsque trois paquets de gauloises commençaient à ne plus lui suffire alors que son système cardiaque frisait la panique. Ecrire sans fumer? – «La vraie épreuve fut celle-là. J’étais incapable de construire une phrase, j’ai dû réapprendre à écrire, sans fumer. Un travail énorme qui m’a pris une année entière. D’abord j’alignais quelques mots, puis trois lignes, et puis cinq, laborieusement. Aujourd’hui la fumée m’est devenue étrangère. Mon ami Nicolas Bouvier a connu les mêmes affres, mais lui il a recommencé à fumer pour ne pas sacrifier l’écriture.» Il sourit, un peu fier quand même.

Le droit des enfants

Comment oserais-je résumer sa jeunesse, après avoir lu ses confessions, à la fois émouvantes et truculentes, dans sa demi-biographie Le Mot musique ou L’Enfance d’un poète (Edition Bernard Campiche, 2004)? Un ouvrage d’une rare saveur, qui se croque comme un roman…

– «Ma motivation pour écrire ce livre, c’est que mes enfants ont le droit de savoir. Après mon mariage, mon parcours est connu, on peut me suivre à la trace. Mais avant? J‘ai personnellement souffert, et je souffre encore du silence de mon père sur sa propre enfance, je ne veux pas laisser mes enfants dans la même frustration. Alors, tout ce que je connais, je le consigne et ces anecdotes mises bout à bout font le profil d’un personnage. Un livre, c’est d’abord un ton, s’il y a une vérité elle doit être dite dans le ton, c’est lui qui donne sa musique à l’entreprise.»

Comment raconter, derrière lui et sans son talent lumineux, les égarements délibérés d’une enfance chaotique, contrariée certainement? Sa première fugue à 6 ans, son adolescence dans une odeur de poudre, celle de la guerre, son étrange fascination pour les armes, une balle de browning dans l’épaule à 14 ans…

– «Je lisais des histoires d’aventures, de conquête de l’Ouest, des histoires de maquis que l’on se passait sous le manteau. Je voulais être maquisard. J’avais un pote qui avait assez mauvaise réputation pour me plaire, il m’a vendu un colt, contre des munitions militaires volées chez mon officier de père. J’ai appris plus tard que ce drôle de copain avait été tué lors d’un holdup à Paris.»

Cette enfance sanctionnée par son placement dans une famille austère d’obédience sadique, puis dans une école de Brigue, écrasée sous le Glishorn, un purgatoire dont il tentera de s’évader en vain après trois jours. Une enfance indocile parmi cinq frères et sœurs, un père mobilisé, une mère… – «…complètement dépassée avec ce troupeau. Je faisais problème partout où je passais. Mais j’ai eu une enfance nourricière, pas du tout occlusive, ni castratrice», constate-t-il posément.

C’est certain, mais il se l’est faite ostensiblement libertaire.

Aragon et les autres

Quant à ses rapports, complexes, laborieux, passionnels et frustrants avec son père, instituteur catholique radical, mobilisé et trop absent, qu’il admirait et qu’il ne trouvait pas à la hauteur de ses exigences filiales: – «J’ai du mal à me débrouiller avec le fil de cette histoire. On était appelé à une réconciliation totale, on n’a fait qu’une partie du chemin, on n’a pas soldé nos comptes, je ne suis pas tout à fait en paix. Il reste une dette non effacée, le problème c’est que je ne sais pas qui est redevable de cette dette.» Qui mieux que lui pourrait évoquer ce goût de la poésie, irrépressible et spontané, né très tôt du bruit de la nature, du sens et du son des mots. Des premières émotions poétiques quasiment auditives qui rejailliront dans des lectures dénichées en catimini au fond du cartable de sa grande sœur, œuvres de maîtres qui contribueront à le forger? Eluard, Aragon, Emmanuel, Apollinaire et tous les autres.

La bohème à Genève

Puis il y eut cette vie de bohème, son expérience genevoise où il rejoint un ami comédien pour l’illusion de vivre d’art: – «Je fais un peu de théâtre, un peu de conservatoire. Mais il n’y avait que deux théâtres pour tout Genève. Comme, en plus, je n’étais ni ponctuel, ni assidu, j’ai tiré la langue, c’est peu dire. J’ai au moins appris que, gagner sa vie, quand on n’est pas armé, c’est difficile.» Aucun métier ne l’intéresse: – «Je veux devenir poète, c’est tout. J’entre à la poste, à contrecœur, pour me réconcilier avec mes parents, mais sans perdre mes aspirations.» Il revient aux pays: – «J’ai encore un peu glandé, puis j’ai fait un diplôme de commerce en cours d’emploi. Le seul diplôme que j’aie eu.» Il ne dit rien des nombreux prix littéraires et de son élection à l’Académie Mallarmé à Paris, ni à celle de l’Académie européenne de poésie.

Un métier difficile

Il fait plusieurs boulots sans joie, mais, surtout, rencontre Thérèse en 1956, une jeune Française serveuse dans son bistrot bruntrutain de prédilection. Un choc instantané, une chaleur pétrifiante: – «Elle servait à l’Auberge d’Ajoie, elle découvrait la vie elle aussi. Je l’ai demandée en mariage très vite, elle a réfléchi un peu, on s’est marié dans l’année. Et on a eu nos enfants très tôt.» Le couple reprendra la Librairie Le Jura, à Porrentruy: – «C’est un métier plus pénible qu’on le croit, on a eu des difficultés financières, ça a fait long feu, on a perdu de l’argent, avec cinq enfants sur le dos… On a remis tout ça à un acquéreur qui, aujourd’hui, met la clé sous la porte.»

De fatals arrangements

A l’avènement du nouveau canton, Alexandre Voisard sera le premier délégué culturel. Il sera député, aussi, sous la bannière du Parti socialiste. Mais le fonctionnaire est moins affranchi que l’artiste et le politicien s’accorde difficilement avec le poète: – «Je ne m’étais jamais fait d’illusions dans les rapports de pouvoir, il y a forcément des marchandages, des arrangements qui sont fatals aux uns et même, parfois, aux autres. Les Etats ont épisodiquement des gestes vers la culture, en général chichement comptés. La culture a besoin de la politique, je ne suis pas certain que la politique ait compris qu’elle avait besoin de la culture. Même s’il y a d’honorables exceptions. » Il servira néanmoins le canton, jusqu’à une grave alerte dans sa santé: – «J’y ai passé neuf petites années, qui me valent une minuscule retraite, je n’avais rien à mettre dans la corbeille en arrivant.» Une retraite fertile en mots et en écrits et qui n’est de ce point de vue pas près de s’assécher, à entendre ses projets littéraires.


L’objet

– « Vous savez quoi? Je vais cesser de me prendre la tête avec cette cartouchière. Je vais la retrouver ce soir ou demain et je l’amènerai au QJ. D’accord?»

Quelle cartouchière?

«C’est une cartouchière de l’ancienne armée française, celle de la débâcle de 40, que je porte à la ceinture quand je sors en forêt, c’est-à-dire chaque jour. Elle contient un crayon, le calepin qui accueille mes annotations du jour, une boussole militaire héritée de mon père que je n’utilise jamais, un petit briquet (je ne fume pas) et une boîte en fer blanc où sont rangées quelques ficelles. J’ai gardé de mon adolescence un peu de ce travers boy-scout.»

Source: Le Quotidien Jurassien du 19 sept 2009, p. 35.

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